
Durant mon dernier séjour à Paris, Barbara allant 2 jours sur LYON, je me suis programmée une visite chez André et Nora dans la banlieue ouest; André est un copain de jeunesse de mon père, légèrement plus âgé (80 ans) avec qui j'ai toujours eu une complicité à chaque fois que nous nous sommes rencontrés. Lorsque j'étais enfant nous l'appelions "tonton fakir" car il était un peu magicien, et arrivait à nous faire croire beaucoup de choses...il enviait mes parents d'avoir une grande famille, n'ayant qu'une fille unique Alexandra.
Moi petite provinciale, je suis partie armée de ma feuille de route, imprimée par J. sur un site internet, pour arriver à la bonne destination. Je dois dire que les indications étaient claires et que j'ai réussi du 10ème arrondissement à aller jusqu'à la gare ST Lazare, avec je l'avoue les conseils éclairés de Parisiens très affables.
Je me suis donc retrouvée au bout d'un quai où l'on m'avait informé que mon train partirai. Étrangement à quelques enjambées, un troupeau serré attendait, tous tournés dans la même direction; je trouvais ce regroupement bien étrange, quand d'un seul coup cette escouade éclata, comme si elle avait entendue le coup de feu de départ, tous allaient dans des directions différentes donnant l'air de connaître leur destination. Surprise je m'approchais de l'espace libéré, et compris prestement pourquoi ils s'étaient tous mis en marche tels des robots bien programmés; tous regardaient un immense tableau où s'affichaient au fur et à mesure toutes les destinations des trains avec le numéro de leurs voies. De l'endroit où je me trouvais je ne percevais que la tranche de ce panneau, ce qui expliquait la méconnaissance de la situation; par contre à la découverte du panneau d'affichage, je reconnus le nom de ma ligne avec la voie correspondante, j'étais juste à côté quelques pas et me voilà installée dans le premier wagon à une place assise. D'un seul coup, une marée humaine remplie le wagon presque vide, cette lame de fond dégageait de l'angoisse, de la colère, de l'épuisement. Au bout de quelques instants ,saisissant des bribes de conversations ici et là, je compris que tous ces gens avaient dû descendre d'un train arrêté à cause d'un rail cassé, cela bien entendu s'est passé entre deux stations, et tous ces voyageurs en déroute ont dû marcher plusieurs centaines de mètres le long des voies dans des galeries sombres. Cette direction étant déviée, les voilà en train de chercher un autre itinéraire pour arriver à destination; mon TER passe à la Défense, en 2 secondes tous ces inconnus descendent essayant de rattraper le temps perdu! le wagon se retrouve silencieux. En face de moi, je remarque un homme, tout habillé de noir, il a juste à côté, un grand sac, noir lui aussi. Je ne peux m'empêcher de lui demander pour me rassurer, si il connaît la ligne et si ce train s'arrête bien à Marly le ROI, tout gêné il me dit qu'il descend avant à GARCHES et qu'il ne sait pas. Cet homme, difficile de lui donner un âge, dit tout à coup ce qu'il pense tout haut:"c'est une bien triste journée!" ; cette phrase est pour moi en résonance avec son lieu de destination GARCHES qui est connu pour son hôpital pour polytraumatisés. Ces quelques mots me sont ils destinés? Il porte la misère du monde sur le dos, il est tout voûté, j'ai le sentiment qu'il est si mal que ça l'empêche de respirer. Alors je m'adresse à lui sans réfléchir:" vous savez Monsieur ça vous ferait du bien de respirer profondément"; cet homme sans nom me regarde et se redresse légèrement essayant de mettre en pratique ce que je viens de lui dire. J'ai le sentiment dans son regard qu'il vit un terrible drame, je respecte son silence et rajoute:" quand un fardeau est trop lourd il faut le partager avec des gens que vous aimez, ainsi il vous paraîtra moins lourd", le train ralentit son allure, l'homme se lève, on doit s'approcher de sa destination, les portes s'ouvrent , il me regarde une dernière fois et me dit:" je vous remercie Madame". Les portes se referment, le train reprend de la vitesse. Je suis là, songeuse, que c'est-il passé; la souffrance et la tristesse de cet inconnu se sont fait connaître, j'ai dit ces phrases avec mon coeur, avec l'espoir qu'il reprendra courage pour affronter sa réalité, certainement que c'était pour lui une bien triste journée. Je me rapprochais de ma destination et moi j'allais passer ,eh oui, une agréable journée avec André et Nora.

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Chacun sa chimère
Sous un grand ciel gris, dans une grande plaine poudreuse, sans chemins, sans gazon, sans un chardon, sans une ortie, je rencontrai plusieurs hommes qui marchaient courbés.
Chacun d'eux portait sur son dos une énorme Chimère, aussi lourde qu'un sac de farine ou de charbon, ou le fourniment d'un fantassin romain.
Mais la monstrueuse bête n'était pas un poids inerte; au contraire, elle enveloppait et opprimait l'homme de ses muscles élastiques et puissants; elle s'agrafait avec ses deux vastes griffes à la poitrine de sa monture et sa tête fabuleuse surmontait le front de l'homme, comme un de ces casques horribles par lesquels les anciens guerriers espéraient ajouter à la terreur de l'ennemi.
Je questionnai l'un de ces hommes, et je lui demandai où ils allaient ainsi. Il me répondit qu'il n'en savait rien, ni lui, ni les autres; mais qu'évidemment ils allaient quelque part, puisqu'ils étaient poussés par un invincible besoin de marcher.
Chose curieuse à noter : aucun de ces voyageurs n'avait l'air irrité contre la bête féroce suspendue à son cou et collée à son dos; on eût dit qu'il la considérait comme faisant partie de lui-même. Tous ces visages fatigués et sérieux ne témoignaient d'aucun désespoir; sous la coupole spleenétique' du ciel, les pieds plongés dans la poussière d'un sol aussi désolé que ce ciel, ils cheminaient avec la physionomie résignée de ceux qui sont condamnés à espérer toujours.
Et le cortège passa à côté de moi et s'enfonça dans l'atmosphère de l'horizon, à l'endroit où la surface arrondie de la planète se dérobe à la curiosité du regard humain.
Et pendant quelques instants je m'obstinai à vouloir comprendre ce mystère; mais bientôt l'irrésistible Indifférence s'abattit sur moi, et j'en fus plus lourdement accablé qu'ils ne l'étaient eux-mêmes par leurs écrasantes Chimères.
Charles Baudelaire, Le spleen de Paris, Petits poèmes en prose.
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